Comment Rungis s'exporte en Chine

Plus grand marché mondial de produits frais, Rungis vend à l'étranger le savoir-faire de ses experts en organisation. Un appel d'offres a ainsi été remporté à Shanghai.

A sept kilomètres des portes de Paris, toutes les nuits, le plus grand marché mondial de produits frais s'anime. A Rungis, entre 2 et 4 heures du matin, c'est déjà le coup de feu pour les grossistes de la « marée », poissons, coquillages et crustacés. Entre 4 heures et 6 heures, les professionnels de la viande chargent, déchargent, négocient, concluent ; puis vient le tour des fruits, des légumes et des fleurs. Une cité de 12.000 professionnels s'active pour fournir en produits frais détaillants, restaurateurs, mais aussi courtiers d'import-export. Eux-mêmes desservent 12 millions de consommateurs à Paris et dans la grande région parisienne, et 6 autres millions dans toute l'Europe. Le « ventre de Paris » nourrit aussi les métropoles de ses voisins.

L'activité internationale de Rungis s'exerce également dans un domaine peu connu : le conseil en ingénierie et en organisation, pour créer d'autres marchés de gros dans le monde. La Semmaris, la société d'économie mixte qui gère le marché de Rungis, a obtenu le contrat de la conception du nouveau marché de produits frais de Shanghai (« Shanghai West Suburb International Trading Center »). « Ce domaine du conseil en organisation est un axe majeur de notre développement et la Chine un pays clef, que nous prospectons activement », explique Marc Spielrein, le PDG de la Semmaris, qui se rend régulièrement dans le pays.

De l'expérience

Les fortes concentrations urbaines et l'exode planifié des populations vers les grandes villes chinoises conduisent à réorganiser les systèmes de distribution alimentaire. A Shanghai, métropole de 17 millions d'habitants en croissance rapide, les autorités prévoient de regrouper les 60 marchés de gros actuels en 4 ou 5 unités. En comparaison, la France compte 17 marchés de gros de produits frais. « Pour des raisons historiques, leur système de distribution alimentaire fonctionne de manière chaotique et insuffisante. Il ne s'est pas développé depuis la Révolution culturelle », souligne Marc Spielrein. A Shanghai, après un appel d'offres pour lequel concouraient des sociétés britanniques, américaines et chinoises, la Semmaris a obtenu le contrat de conception du marché de gros : élaboration du programme de plan-masse et principes généraux de construction. « Par rapport à des bureaux d'études traditionnels, nous avons l'avantage de l'expérience : très pragmatique, notre approche est centrée sur la faisabilité et l'efficacité », affirme Marc Spielrein.

Pour ce type d'étude, la société d'exploitation de Rungis envisage d'abord l'organisation des circuits de distribution. L'approche intègre un examen poussé, par produits, des prix payés aux producteurs et des prix de vente en centre-ville. Une étape déterminante pour savoir si la construction d'un marché de gros est justifiée. « A ce niveau, notre travail consiste surtout à éviter des contresens. L'un des plus courants, pour les autorités, étant d'imaginer un marché de gros conçu exclusivement pour les producteurs », indique Marc Spielrein.

Intégrer les particularités locales

Une fois le principe validé, il faut passer aux études de localisation, de dimensionnement et de circulation générale. « Il ne s'agit pas de créer partout de nouveaux Rungis, souligne Jean Bourcin, responsable de l'ingénierie internationale de Semmaris. Nous intégrons les demandes et les particularités locales. » A Shanghai, cela implique, par exemple, d'ajouter un marché de maraîchers au marché de gros, ainsi qu'un petit centre commercial. En Chine, les poissons sont vendus vivants dans des bacs d'eau : la logistique doit en tenir compte. « En raison des risques sanitaires, nous avons toutefois déconseillé de prévoir un marché de volailles vivantes, comme il est de tradition en Chine », indique Jean Bourcin.

L'intégration des normes internationales d'hygiène, de chaîne du froid et de prévention des risques sanitaires constituent des apports des experts français. De même, le plan de circulation du site, la taille des bâtiments et leur organisation doit-elle anticiper l'évolution des modes de transport et de la logistique. Dans les marchés de gros chinois actuels, les camions entrent directement sous les halles, tandis que des espaces sont réservés à de petits véhicules comme les triporteurs. Le futur marché de gros de Shanghai ressemblera à ses homologues européens : vastes voies de circulation et grandes aires de stationnement, bâtiments bien espacés permettant les manoeuvres, quais aménagés rationalisant les opérations de déchargement, etc.

Le site de Rungis accueille une centaine de visites par an de délégations internationales, professionnelles ou diplomatiques. « Les visiteurs sont en général étonnés par l'ampleur du marché, par son organisation et par la diversité des produits. Ils sont à la recherche d'idées pour améliorer leurs systèmes de distribution », souligne Jean Bourcin, qui a encadré l'activité d'ingénierie internationale. Celle-ci s'est développée dès les années 1970. La Semmaris a notamment conçu l'organisation d'un marché de gros moderne au Caire en 1981, suivi par deux autres contrats similaires. Dans les années 1990, avec l'ouverture des pays d'Europe de l'Est, elle a emporté la conception du marché de gros de Varsovie et l'organisation de circuits de distribution en Hongrie. La Chine et l'Inde sont désormais les terres de mission, mais aussi des pays développés comme le Royaume-Uni, pour la modernisation de marchés existants.

«Axe stratégique essentiel»

Pour autant, l'activité d'ingénierie et de conseil ne constitue encore qu'une part minime des 75 millions de chiffre d'affaires de la Semmaris. « Mais elle représente un axe stratégique essentiel, affirme Marc Spielrein. Notre ambition est de dépasser le rôle de conseil pour participer à l'exploitation des marchés de gros. Nos partenaires de Shanghai sont très intéressés par ce principe », souligne-t-il. Pour le PDG, les marchés de gros alimentaires ne sont plus seulement des acteurs locaux, ils doivent accompagner l'internationalisation du commerce alimentaire. En devenant coexploitant d'autres marchés, la Semmaris pourra diversifier et augmenter ses revenus. « Les sociétés de Rungis bénéficieront d'accès privilégiés à des producteurs étrangers et à de nouvelles possibilités d'exportation, même si les 1.400 entreprises ne seront pas toutes concernées au même titre », ajoute Marc Spielrein.

Sur les 7,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires réalisés par les entreprises du site, 1 milliard l'est déjà à l'export. Et ce montant est certainement appelé à croître.

Source: Les Echos

 

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