La longue marche de la Bourse de Shanghai

Tandis que l'économie chinoise croissait à un rythme annuel de plus de 9 %, la Bourse chinoise, pour sa part, s'écrasait littéralement. Du sommet de 2 245 atteint en juin 2001, l'indice composite SSE s'est effrondré de plus de 60 % et s'est finalement retrouvé à un plancher de 1005 quatre ans plus tard, en juin 2005.Depuis, l'indice a marqué une reprise plus que vigoureuse, clôturant à 1674 le 12 septembre dernier, une progression de 66 % en 14 mois. Les signaux sont donc très positifs, mais peut-être le sont-ils trop, car la longue marche de la Bourse chinoise vers la transparence et la liberté économique semble tout aussi sinueuse que la Muraille de Chine ou encore la Grande marche entreprise par Mao à son apogée.

Cette longue marche a commencé en 1990, lorsque Deng Xiaoping a approuvé officiellement la création des Bourses de Shanghai et de Shenzen. (Dans cet article, nous nous référerons essentiellement à la place de Shanghai, puisque l'importance de celle de Shenzen, avec 540 titres, ne fait que décliner, la très grande majorité des nouvelles inscriptions se faisant à Shanghai, où l'on compte 850 titres). Officieusement, toutefois, des actions se négociaient à Shanghai depuis 1984, la principale banque chinoise, la Industrial and Commercial Bank of China, y ayant établi très tôt un comptoir informel de transaction en 1986.

Bourse "léniniste"

Mais la nouvelle Bourse est partie sur des bases qui ont peu à voir avec ce que l'on connaît ailleurs dans le monde. "Les idéologues du Parti Communiste croyaient que le marché n'avait pas pour but de privatiser les entreprises, mais de lever du capital de façon à revitaliser les grandes entreprises d'État et à éponger leurs dettes", rappelle Franki Chung, gestionnaire du fonds Talvest China Plus chez CIBC Global Asset Management (Asia), à Hong Kong.

L'une des mesures les plus controversées du gouvernement fut sans aucun doute de ne permettre les transactions que sur 33 % des actions des entreprises. "Cette séparation s'est avérée très commode pour les entreprises et pour l'agence de réglementation, explique Franki Chung. De cette façon, l'offre pouvait être contrôlée artificiellement et des prix plus élevés pouvaient être maintenus, ce qui attirait plus d'argent vers les coffres des entreprises cotées."

Dans un essai publié en 2002, Sebastian Heilmann, professeur d'affaires gouvernementales au Centre d'Études pour l'Asie de l'Est et le Pacifique, évoquait des "habitudes politiques léninistes", où les impératifs de la hiérarchie politique dominent à tous les niveaux. Selon lui, rien n'exprime mieux cet état de fait que les quatre objectifs fixés à la Bourse chinoise. Le Parti voulait assurer aux sociétés d'État un accès préférentiel au capital tout en soutenant la valeur de leurs actifs, et promouvoir la confiance des consommateurs et des producteurs dans la croissance économique. De plus, officieusement, on voulait restreindre la diffusion d'information négative au sujet des entreprises et des marchés, de façon à éviter la dévaluation des actifs. Évidemment, de tels objectifs étaient en contradiction directe avec un autre objectif affiché, qui était d'établir un marché équitable visant à protéger les investisseurs des manipulations de marché (!).

Le plan a marché jusqu'en 2001, un indice de 2 245 donnant aux titres un ratio prix/bénéfices moyen de 40. Mais en même temps, les conditions artificielles du marché contribuaient à faire de la Bourse chinoise un repaire de spéculation débridée où aucun investisseur à long terme ne voulait se risquer. Encore en 2004, alors que la Bourse poursuivait son déclin, sept premiers appels à l'épargne publique (PAPE) voyaient les titres bondir de 129 % dans leur première semaine avant d'entamer une inexorable descente. L'épisode amena BusinessWeek à demander, dans un article de juillet 2004, si la Bourse chinoise n'était pas en fin de compte un casino.

Nouveau virage

En fait, c'est une décision des autorités de réglementation, en 2000, qui entraîna la débandade des échanges à Shanghai et à Shenzen. Le gouvernement se rendait bien compte que le marché manquait de sérieux et qu'il était devenu un terreau propice à la fraude, la corruption et la spéculation. C'est ce qui a d'ailleurs amené les meilleures entreprises chinoises, comme la China Construction Bank, PetroChina et Lenovo, à Hong Kong et à New York plutôt que sur leur marché national.

L'autorité financière chinoise, la China Securities Regulatory Commission, a donc annoncé en 2001 son intention de permettre l'écoulement des titres réservés de sociétés d'État. Mais le plan annoncé a seulement réussi à faire fuir les investisseurs, qui, craignant de voir la dilution écraser le prix de leurs actions, ont commencé à vendre en masse, et chaque nouveau plan a seulement contribué à renforcer cet exode. "Ce n'est que le jour où le gouvernement a accepté de compenser les porteurs d'actions pour les pertes qu'ils pourraient subir que le marché s'est redressé", indique Franki Chung. D'ici la fin de l'année, le gouvernement entend réduire à 50% sa participation et continuer de l'amenuiser, mais graduellement, de façon à ne pas déprimer les prix.

Par ailleurs, depuis quelques années, l'autorité financière multiplie les gestes qui contribuent à solidifier les échanges. En 2003, le programme QFII (Qualified Foreign Institutional Investors) a permis aux institutions financières étrangères de participer au marché des actions de type A, évalué à 500 G$ US et jusque-là réservé aux seuls joueurs chinois. Auparavant, seul un petit groupe d'une cinquantaine de titres, les actions de type B, était accessible aux étrangers. Mais ces actions B ont peu d'attrait pour Mark Mobius, gestionnaire de fonds de pays émergents chez Franklin Templeton Investment, même si sa firme détient un statut QFII. "Ces actions sont généralement aussi accessibles et moins chères à Hong Kong, constate le gestionnaire. Alors, pourquoi acheter sur le marché de Shanghai?"

Par contre, l'afflux de capitaux étrangers, à hauteur de 30 G$ US jusqu'à ce jour, et de maisons étrangères, comme ABN Amro, ING Group et JP Morgan Fleming Asset Management, contribue à discipliner le marché. "Des fonds communs et des investisseurs institutionnels plus transparents ont apporté plus de bon sens au marché", disait un investisseur à BusinessWeek dans le même article de juillet 2004.

D'autres mesures contribuent à ouvrir la place de Shanghai. L'autorité financière oblige maintenant les sociétés à dévoiler leurs résultats tous les six mois, et elle encourage à nouveau les appels initiaux et secondaires à l'épargne publique. C'est ainsi que des titres à haute visibilité comme ceux de China Construction Bank et Bank of China ont levé 22 G$ US au moyen de financements effectués simultanément à Shanghai et à Hong Kong, tandis que la Industrial & Commercial Bank of China s'apprête à faire de même avec un PAPE de 19 G$ US, le plus important de tous les temps.

Il reste encore bien du chemin à parcourir avant que Shanghai ne prenne sa place à côté des grandes Bourses occidentales. Par exemple, Mark Mobius se dit tout à fait intéressé à y négocier, mais "nous sommes obligés de garder notre argent en Chine jusqu'à un an après la vente d'un titre," remarque-t-il.

Par ailleurs, les entreprises chinoises doivent apprendre à rendre des comptes de façon plus transparente. Mark Mobius n'est pas découragé par cette situation : "Enron et Worldcom n'étaient certainement pas des modèles de transparence et d'honnêteté", ironise-t-il. Mais il reste que la réputation d'opacité qui entache les compagnies chinoises crée un frein.

"Il n'y a pas de programme annoncé, mais il est certain que le marché chinois s'ouvre graduellement", juge tout de même Franki Chung. Selon celui-ci, il ne fait pas de doute que Shanghai prendra place d'ici dix ans parmi les trois ou quatre grandes places boursières du monde.

Source: Finance et Investissement
 

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