Nouvelle campagne, nouvelle vie rurale en Chine

Démontrant l'ambition au plus haut niveau de construire une "nouvelle campagne socialiste", le Premier ministre Wen Jiabao a présidé une réunion exécutive du Conseil des Affaires d'Etat (gouvernement central) le 30 juin dernier, mettant l'accent sur la réforme de la taxation rurale et l'allègement futur de la charge financière qui pèse sur les agriculteurs.

Un dossier de la conférence s'engageait à transférer plus de fonds aux gouvernements locaux après la réforme de la taxation qui les privera d'une grande partie de leurs taxes fiscales et en proposant l'établissement d'un mécanisme de suivi des dettes des paysans.

La conférence a beaucoup encouragé Li Yuanyuan. La jeune fille potelée du district de Xiangyang dans la province centrale du Hubei est à présent convaincue que "le gouvernement central essaye maintenant d'aider les paysans qui travaillent très dur toute l'année mais gagnent peu".

Ayant trouvé un emploi d'aide-ménagère il y cinq ans à Beijing, Yuanyuan peut gagner 800 yuans (100 dollars) par mois alors que les cinq membres de sa famille ont gagné 10 000 yuans chaque année en cultivant le maïs et le blé sur un petit terrain. "Vous voyez, je peux à moi-seule gagner plus d'argent à Beijing", a dit la jeune fille de 20 ans.

Invitant des millions de paysans comme Li Yuanyuan à quitter la campagne, la Chine a établi au début de l'année un plan appelant à "construire une nouvelle campagne socialiste" pour combler le fossé divisant le pays en deux: une zone urbaine riche à l'est et une campagne peu ou sous-développée à l'ouest.

Le plan prévoit un grand transfert des priorités d'infrastructures et d'investissements des villes vers la campagne.

Réorienter l'investissement du gouvernement pour créer une " nouvelle campagne socialiste" a été déclaré "tâche majeure historique" dans le 11ème plan quinquennal de développement (2006- 2010) présenté par le Premier ministre Wen Jiabao dans son rapport d'activité lors de la session annuelle de l'Assemblée populaire nationale (APN, parlement chinois) du 5 au 13 mars dernier à Beijing.

Le recteur de l'Institut de l'agriculture et du développement rural basé à Beijing et annexé à l'Université populaire de Chine a indiqué que le plan avait une signification pratique et réaliste " car la stratégie est basée sur des recherches solides et approfondies dans les régions rurales".

"C'est certainement un moyen d'aider les paysans à augmenter leurs revenus. Une augmentation substantielle de leurs revenus pourra faire avancer la consommation intérieure, qui entrave toujours le développement économique du pays", a dit le professeur Wen Tiejun, un expert reconnu du monde rural chinois.

Une récente enquête sur ce que les paysans attendent de la création d'une nouvelle campagne socialiste a été réalisée par l'Institut du journalisme et de la communication, et le département de sociologie de l'Université de Nanjing dans l'est de la Chine.

Les enquêteurs ont rassemblé 940 questionnaires envoyés dans 10 villages ordinaires et dans 10 villages-pilotes choisis spécialement à travers le pays, plus 156 entretiens détaillés. Les résultats montrent que 54,6% des réponses insistent sur l'importance d'accroître les revenus. Et 19,5% des sondés envisagent de trouver du travail en ville.

L'enquête a aussi établi que 81,9% estimaient que les taxations agricoles annuelles n'étaient pas si lourdes. Pourtant, leurs revenus actuels diminuent car les prix des engrais, des pesticides et des semences augmentent.

Bien que la Chine soit par tradition un pays agricole avec plus de la moitié de sa population qui est rurale, l'industrialisation et l'urbanisation ont éclipsé les autres secteurs dans l'agenda du gouvernement ces dernières décennies. Le résultat, observe le professeur Wen, est que le développement de la Chine rurale n'a pas suivi le même rythme que celui des régions urbaines.

Le plan de la nouvelle campagne indique que le gouvernement devra accorder une attention égale, si ce n'est plus grande, à la campagne et redresser la Chine rurale sur la base des sciences et des technologies, a dit M. Wen. "Quoi qu'il arrive, la prospérité de la campagne aura un grand et profond impact sur l'édification d'une société harmonieuse", a-t-il ajouté.

Le critère officiel de la nouvelle campagne, selon le Premier ministre Wen, est "des forces productives accrues, un niveau de vie plus élevé, un style de vie civilisé, un environnement ordonné et propre et une administration démocratique".

"Cette vision a défini le plan de la nouvelle campagne comme une politique systématique, qui reflète clairement la pensée du gouvernement qui cherche à résoudre le "San Nong Wenti"-- les trois problèmes de l'agriculture, de la campagne et des paysans auxquels la Chine est confrontée", a indiqué le professeur Wen.

Pourtant, Li Changping, qui occupait le poste de chef du parti du canton de Qipan du Hubei pendant 17 ans ne voit rien de particulier dans cette stratégie.

"La nouvelle campagne ne signifie pas simplement la construction de nouvelles routes, de nouvelles maisons et de nouvelles toilettes", a souligné M. Li, un expert reconnu en développement rural.

Le professeur Wen n'est pas d'accord avec M. Li. D'après lui, le projet de la nouvelle campagne a mis l'accent sur quelques " problèmes fondamentaux". Le premier est l'importance d'une bonne interaction entre les régions rurales et urbaines et l'harmonisation des communautés rurales. Pour l'instant, l'agriculture biologique est encouragée et la campagne peut ainsi fournir des aliments sains aux villes, ce qui lui assure un développement durable.

En deuxième, le plan donne la priorité aux efforts pour améliorer le système de la sécurité sociale. Des paysans dont un membre de la famille est tombé malade ou dont l'enfant est admis dans un établissement d'enseignement supérieur sont devenus pauvres. "Nous devons disposer d'un système de sécurité sociale solide pour s'attaquer à ces problèmes", a dit le professeur Wen.

En troisième, le plan vise à transformer les régions rurales en communautés séduisantes et confortables pouvant séduire tant les ruraux que les urbains.

Le professeur Pan Wei, directeur du centre de recherches sur la Chine et le reste du monde dépendant de l'Université de Pékin ( Beijing), compare cette nouvelle tentative à "une seconde révolution rurale" depuis 1979, au cours de laquelle avait été lancé le système des contrats passés avec les familles paysannes.

Cette réforme d'il y a 27 ans a entraîné deux changements significatifs dans la vie des paysans: l'augmentation de leurs revenus et l'élevation de leur pouvoir d'achat. L'apparition des entreprises rurales est une nouvelle force et les entreprises publiques peinent à satisfaire la demande.

Le développement rural dans les années 1980 avait pour but d'industrialiser la campagne. Les trois élements-clés dans l'agriculture: terre, travail et capital, ont été résolus pour l'essentiel.
Les entreprises rurales ont embauché le surplus de main-d'oeuvre de la campagne, leur confiant des travaux non- agricoles pour ne pas les déraciner. Les villageois qui avaient de l'argent ou maîtrisaient la technologie sont devenus actionnaires des entreprises de leurs villages et un collectif d'entrepreneurs paysans a fait son apparition. La croissance exceptionnelle des revenus des paysans a aidé à réduire l'écart entre ville et campagne.

Cependant, seulement un petit nombre de villages, principalement dans l'est, ont maintenu une tendance au développement et sont restés riches, ont dit des experts. Le développement rural de la grande majorité des villages a stagné pendant l'urbanisation accélérée des années 1990.

Le gouvernement central a décidé de débloquer cette année 339,7 milliards de yuans pour les paysans, en hausse de 14,2% en glissement annuel. Une grande partie sera consacrée à l'aménagement des écoles, à l'amélioration de l'accès aux soins, et à des travaux publics tels que la construction de route ou des travaux d'irrigation.

Les infrastructures rurales sont à la traîne. Environ 7% des écoles rurales menacent de s'effondrer, empêchant plus d'un million d'enfants de se rendre régulièrement à l'école, selon le Southern Weekend de Guangzhou.

Les sommes allouées au développement rural ne représentent que 8,9% du budget total du pays, précise le professeur Pan Wei. " C'est une goutte d'eau dans l'océan. C'est-à-dire que les dépenses nouvelles n'accorderont que 7 yuans par habitant et par an", a-t- il ajouté.

Il propose de développer des coopératives de paysans et de les aider à entrer dans les domaines rentables comme la vente, l'achat, les finances et les supermarchés.

Avec leurs propres organisations, les paysans peuvent négocier effectivement avec d'autres entités économiques et établir des relations contractuelles stables. La Chine compte déjà 30 coopératives-phares.

Le système de services sociaux est dans un état précaire. "Nous ne pouvons envoyer un médecin ou un enseignant dans chaque village. Toutefois, nous devons préparer les populations rurales à des aptitudes sociales nécessaires pour supporter la modernisation urbaine, un plus pour la modernisation du pays", souligne le professeur Ding Yuanzhu, de l'Institut de recherche macroéconomique dépendant de la commission d'Etat pour le Développement et la Réforme.

Edifier une nouvelle campagne socialiste, en dernière analyse, c'est construire de nouvelles villes dans les régions rurales, a fait remarquer l'observateur social Song Xiaojun de la CCTV. " L'idée d'une nouvelle campagne est prometteuse sur le plan matériel et culturel. La plupart vivent d'espoir et dans l'attente de la prospérité", a-t-il dit.

"La ville et la campagne sont toutes deux filles du gouvernement. A présent, le gouvernement appelle les riches urbains à soutenir leurs soeurs rurales. C'est un espoir pour la vaste campagne", a-t-il indiqué.

Une vendeuse de légumes dans le nord de Beijing est tout à fait d'accord avec M. Song. "La vie dans mon village de la région autonome de Mongolie intérieure (nord) est ennuyeuse et terne", a dit Mme Li Xiuli.

Mme Li, 27 ans, n'était jamais allée au cinéma avant son arrivée il y cinq ans à Beijing."Le cinéma le plus proche se trouvait dans le chef-lieu du district à 30 km de mon village. A Beijing, tout est divertissant, les supermarchés, les centres commerciaux, les programmes de télévision et le reste."

Cependant, selon le professeur Wen Tiejun, l'expérience internationale prouve que l'urbanisation seule ne peut sauver la campagne. Pour exemple, prenons la nouvelle campagne japonaise. Le gouvernement a dépensé 2 000 milliards de yens pour la répartition des terres agricoles au cours du développement de son urbanisation. Il en résulte que l'économie des petits paysans au Japon a perdu de sa compétitivité et est devenue dépendante des subventions gouvernementales de plus en plus importantes pour survivre.

Par ailleurs, la privatisation des terres agricoles n'est pas une solution. "Pour la Chine, le problème à résoudre est la contradiction du système: la séparation des régions urbaines et rurales", a déclaré Ding Yunzhu, ajoutant que "le plan de la nouvelle campagne est justement la clé pour résoudre ce problème".

Source: Xinhua



 

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