La Chine reprise en main

Un rendez-vous politique crucial en 2007. Une guerre des clans entre anciens et modernes. Des discours populistes promettant la « rupture » pour apaiser la grogne sociale. Mais, cette fois, le décor est... chinois. Sous l'apparente unité des visages de cire de ses leaders, le pays et son parti unique détenant tous les pouvoirs depuis cinquante-sept ans se retrouvent, eux aussi, plongés dans une complexe période de transition dont l'issue pourrait bouleverser le paysage économique national. Des têtes tombent. Friands de stabilité, les groupes étrangers s'inquiètent.

A quelques jours de l'ouverture dimanche du plénum du comité central du Parti communiste chinois, et à un an du 17e Congrès du Parti, au cours duquel se jouera sa réélection, l'équipe emmenée par le président Hu Jintao et son Premier ministre, Wen Jiabao, a lancé une grande opération de nettoyage du parti et des administrations. Arrivé au sommet du PCC en 2002, à la tête de l'Etat en 2003, l'actuel président n'a pris possession de l'ensemble des commandes que lorsque son prédécesseur, Jiang Zemin, lui a laissé, fin 2004, les rênes de la toute-puissante Commission militaire centrale. Entravé durant ses premières années de règne par l'omniprésence, à tous les échelons de l'appareil d'Etat, des partisans de l'ancien homme fort - connus en Chine sous le nom de « gang de Shanghai » -, le président de la République veut se préparer un nouveau quinquennat sans obstacle.

Membre du très exclusif Politburo (seulement 24 personnes) du PCC, le patron du parti à Shanghai vient d'être le premier haut responsable à faire les frais de cette purge. Officiellement, Chen Liangyu a été suspendu dans le cadre d'une vaste campagne anticorruption. Très proche de Jiang Zemin, il est soupçonné d'avoir cherché des profits « illégitimes » pour ses proches et d'avoir couvert l'utilisation frauduleuse d'un tiers des actifs du grand fonds de pension de la ville. Reconnaissant que la lutte contre la corruption et la guerre des courants ont certainement motivé le limogeage de Chen Liangyu, beaucoup d'analystes estiment que sa perte a toutefois été précipitée par sa résistance aux réformes économiques lancées depuis deux ans par Pékin. « Pour moi, il s'agit plus d'un problème d'insubordination que d'un problème de corruption, qui concerne, lui, toujours, plus ou moins, tout le monde dans le pays », remarque Joseph Cheng, un chercheur de la City University de Hong Kong. S'il n'a jamais contesté le leadership de Hu Jintao, le patron de Shanghai, qui avait encouragé l'installation dans sa ville des sièges régionaux de grands groupes étrangers, soutenu des travaux d'infrastructures pharaoniques (le port en eaux profondes) et emporté l'organisation de l'exposition universelle de 2010, n'avait pas montré grand entrain à appliquer les mesures antisurchauffe ordonnées par le gouvernement central. Selon les médias hongkongais, il aurait même osé les contester, en 2004, dans des réunions internes avant d'ostensiblement bouder les consignes recommandant à l'ensemble du pays un ralentissement du crédit, une lutte contre la constitution de bulles immobilières, un plus grande retenue dans les grands investissements ou encore la construction de logements bon marché. Un affront intolérable pour les autorités de Pékin, qui cherchent depuis deux ans à recalibrer leur économie, convaincues que la poursuite d'un modèle de développement axé sur la seule croissance à outrance pourrait générer une crise sociale fatale au régime. L'insolent succès de Shanghai, ses artères luxueuses, les gratte-ciel futuristes de son centre financier, ses appartements de la « Tomson Riviera » à 14.000 dollars le mètre carré, ses fêtes dantesques sur les toits du Bund cadrent mal avec le portrait de la « société harmonieuse » que Hu Jintao va représenter ce week-end aux 350 plus hauts dignitaires du parti. Dans son allocution, prononcée à huis clos, il va demander un renforcement de la lutte contre les inégalités, le développement des provinces moyenâgeuses du Centre et de l'Ouest, la mise en place d'une éducation gratuite pour tous et le lancement de l'immense chantier de l'assurance sociale.

Si personne, à Pékin, ne souhaite punir Shanghai ou entraver son développement toujours générateur de richesses et de précieux emplois, une remise au pas progressive semble probable sous l'égide du discret Han Zheng, le maire de la ville, propulsé la semaine dernière chef du parti local. En frappant les dirigeants de la vitrine économique du pays, le gouvernement espère surtout effrayer tous les petits barons rouges, qui, dans leurs lointaines provinces, continuent, eux aussi, de privilégier une croissance à deux chiffres au détriment de l'environnement ou des tensions sociales. Les cadres réfractaires, qui se sentaient protégés par leurs liens avec l'ancienne équipe, sont désormais prévenus : leur tour viendra. Les trois quarts des gouverneurs et patrons du parti des 31 provinces chinoises ont déjà été remplacés. Au total, au Congrès de l'an prochain, ce sont près de 170.000 postes officiels qui pourraient avoir été redistribués. Au sein même du Politburo, les derniers représentants du « gang de Shanghai » devraient, eux aussi, être écartés. Le vice-président de l'assemblée, Zeng Qinghong, et le président, Wu Bangguo, seraient sur la sellette. Très malade, Huang Ju, le vice-Premier ministre, en charge des dossiers financiers et bancaires, a déjà disparu de la scène publique. « Hu Jintao va avoir un contrôle ferme et total sur la direction du pays. Les résistances à sa politique de développement équilibré vont s'amenuiser », résume Joseph Cheng.

La perspective de ces pleins pouvoirs inquiète quelques observateurs étrangers. Ils redoutent, avec la dissolution de l'influence des affairistes de Shanghai, un possible renforcement des discours plus conservateurs et nationalistes, qui, depuis quelques mois, dénoncent la trop rapide ouverture du pays aux investissements étrangers et les risques qu'ils font courir à certaines industries locales encore immatures. Leur thèse s'accompagne d'une longue liste : celle des projets d'acquisition d'entreprises chinoises par des groupes étrangers gelés depuis le début de l'année. Un an après avoir proposé d'acheter, pour 375 millions de dollars, 85 % de Xugong Construction Machinery Group, le plus grand fabricant de grues du pays, le fonds d'investissement américain Carlyle n'a ainsi toujours pas reçu le feu vert de Pékin. Il envisagerait désormais de revoir ses prétentions à la baisse pour débloquer le dossier. L'achat de 38 % du sidérurgiste chinois Laiwu par le nouveau géant Arcelor Mittal semble, lui, remis en cause, quand le français SEB, semble, de son côté, peiner à obtenir l'aval des autorités centrales dans sa tentative de rachat de 61 % de Zhejiang Supor Cookware. Dans le secteur « stratégique » des télécommunications, les étrangers n'en finissent plus d'attendre la distribution des licences de troisième génération de téléphonie mobile. Promises dès 2004, elles ne devraient être écoulées, au compte-gouttes, que l'an prochain, lorsque Pékin aura décrété que son standard TD-SCDMA est apte à concurrencer les normes américaine et européenne. Plus rassurants, les analystes les plus optimistes veulent voir dans ces indécisions le seul signe d'une prudence accrue des décideurs en pleine période de transition, plutôt que les prémices d'un virage politique fort.

Source: Les Echos

 

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